Futur

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FUTUR

 

Patrick Capelli dans "La Tribune" du 5 janvier 2016 : Quelle place pour l'homme dans la transition digitale ?

" Les 10 et 11 décembre 2015, a eu lieu la première édition de La Tribune Lab, deux matinées pour explorer le futur, avec, comme invités autour de Philippe Mabille, le chirurgien urologue Laurent Alexandre, fondateur de la société de recherche génétique DNAVision (à gauche), et l’ancien ministre Thierry Breton, PDG d'Atos (à droite).
C'est un véritable tsunami technologique qui arrive. La première vague, celle du numérique, a été surfée en vainqueurs par les "Gafa" américains. L'Europe peut-elle mieux aborder celle des données et des NBIC qui risquent de tout submerger ? Réponses croisées de Thierry Breton, ancien ministre et PDG d'Atos, et de Laurent Alexandre, fondateur de la société de recherche génétique DNAVision.
C'est dans le cadre prestigieux de la Monnaie de Paris, créée en 864 et plus vieille institution française encore en activité, que La Tribune a exposé ses 30 unes du futur pour célébrer les 30 ans du journal économique. Et c'est sous les ors de l'Hôtel de la Monnaie que s'est déroulée, les 10 et 11 décembre, la première édition de La Tribune Lab, deux matinées pour explorer le futur. La première table ronde avait pour sujet « Transitions numériques et industries du futur : quelle place pour l'homme dans la transition digitale ? » Pour répondre à cette question cruciale pour les prochaines générations, deux intervenants: Thierry Breton, ancien ministre de l'Économie, des Finances et de l'Industrie, coauteur, en 1984, de Softwar, et auteur, en 1987, de Netwar, des romans d'anticipation, et PDG du groupe informatique Atos ; et Laurent Alexandre, chirurgien urologue, fondateur de la société de génétique DNA Vision (et actionnaire de La Tribune).

L'industriel et le scientifique ont tenté de répondre à la question essentielle de la place de l'humain dans la société qui se dessine, où algorithmes, automates et robots auront pris la main sur l'homme. Se dirige-t-on inéluctablement vers un avenir où la technologie régira toutes les activités humaines, de la procréation au travail et jusqu'à la mort, elle-même retardée de plusieurs dizaines d'années grâce aux NBIC (nanotechnologie, biotechnologie, informatique, cognitique) ?
Le facteur exponentiel des données
Pour Thierry Breton, la clé du futur réside dans la data : « La véritable mutation, c'est cette submersion des données numériques dans laquelle nous sommes plongés, les traces numériques que nous laissons, l'activité économique qui va être bouleversée. » Le PDG d'Atos évoque l'histoire du roi indien Belkib, qui a voulu récompenser le brahmane Sissa, inventeur du jeu d'échecs. Celui-ci demanda humblement à son souverain de déposer un grain de blé sur la première case, puis deux sur la deuxième, quatre sur la troisième, huit sur la quatrième et ainsi de suite. Problème :

le facteur exponentiel ne permet pas d'aller au bout des 64 cases : « À la moitié du jeu, on atteint la production totale de blé de l'Inde. Pour parvenir à la dernière case, il faudrait mille fois la production de blé de toute la planète en 2012 », note Thierry Breton. Ce facteur exponentiel est illustré par la loi de Moore, qui postule que la capacité des puces informatiques double tous les dix-huit mois. Pour celles et ceux d'entres-vous qui ont assisté à mes interventions pour HSBC et Sérénalis il y a quelques années
« La loi de Moore s'applique aux data. Tous les dix-huit mois, la quantité de données produites est doublée. En 2006, on était à la moitié du jeu d'échecs. À partir de la deuxième moitié, on rentre dans un monde totalement inconnu ! pense l'ancien ministre de l'Économie. Ce qui va bouleverser nos comportements aux niveaux micro- et macroéconomiques. Avec deux dimensions : une évolution du Net, avec les objets connectés et la Web-scale IT [informatique à l'échelle du Web, ndlr], une nouvelle manière de faire de l'informatique inspirée par les pratiques des leaders du Web, ou encore le machine learning [l'apprentissage automatique]. Avec des algorithmes de plus en plus situés dans les objets eux-mêmes et non plus dans le nuage informatique. »
Prédire le futur est un acte hasardeux et difficile, selon Laurent Alexandre :
 « Le coût du séquençage ADN a été divisé par trois millions en dix ans, et, en même temps, on a toujours une très grande difficulté à prévoir le tsunami technologique, qui n'est plus seulement numérique mais concerne aussi les nanobiotechnologies et l'intelligence artificielle. On n'a prévu ni les smartphones ni les réseaux sociaux. Que va donner la rencontre de la vague technologique avec le monde réel ? Quels effets aura la loi de Moore quand elle s'appliquera à l'éducation ? Quand elle se heurtera au corporatisme hospitalier ? »

Pour l'urologue et écrivain, une grande partie de la faute incombe à des élites politiques « profondément technophobes » : « Nos hommes politiques sont moins techniciens que ceux de la Troisième République ! » Or, d'autres, comme les Chinois, pensent à long terme. Quant aux plateformistes américains, les Google, Amazon, Facebook et Apple, ils se projettent dans mille ans. Selon Laurent Alexandre, « cette opposition entre le court-termisme extrême de nos élites et les acteurs qui envisagent le xxiie siècle et au-delà, est profondément mortifère ». Le fondateur de Doctissimo s'interroge : « Qu'allons-nous faire des techniques de bébés à la carte ? Qu'allons-nous faire des thérapies géniques "cross fertilisées" avec la robotique ? Si nous ne changeons pas d'élites politiques, le déclin d'un pays comme la France est inévitable. »
Pour Laurent Alexandre, impossible d'arrêter ce « tsunami technologique ». Mais on peut néanmoins l'orienter, le réguler, l'organiser. Et ainsi, l'Europe ne reproduira pas son erreur face à la vague numérique qu'elle a été incapable d'épouser, avec comme conséquence une mainmise totale de ce marché par les géants américains du Web.
« En Europe, nous nous sommes fait avoir avec la première vague du numérique. Nos entreprises ne valent rien à côté de celles du numérique. WhatsApp, 55 salariés, quatre ans et demi d'existence, a été racheté 22 milliards de dollars par Facebook. Par comparaison, les valeureux 130 000 salariés de Peugeot qui font les trois-huit dans les brouillards de l'Est ont créé 12 milliards de valeur en cent trente ans ! Cette captation de valeur a été terrible et se ressent dans la croissance anémique des pays de l'Europe de l'Ouest. »
Les neuf solutions d'Emmanuel Macron
Pourtant, il y a une quinzaine d'années, l'Europe détenait 75 % de la valeur mondiale de l'industrie des télécoms, et une marque comme Sagem était la plus utilisée en France en 2003. Depuis, Sagem, Alcatel et Nokia ont disparu ou été rachetés, tandis qu'Apple, Samsung et Microsoft règnent en maîtres sur le marché de la téléphonie mobile.
 « En termes de souveraineté et de décision, le pouvoir revient à ceux qui maîtrisent la technologie. En 1900, l'aéronautique, l'électricité, la chimie, le téléphone et le cinéma sont nés en France, en Angleterre et en Allemagne. Aujourd'hui, nous sommes les perdants de la révolution technologique. Pour faire partie des gagnants, il faut un sursaut rapide », analyse le fondateur de DNA Vision.
Alors qu'en Allemagne, la stratégie industrielle est bien définie autour du concept d'industrie 4.0, où en est la France ? Malgré les 34 plans de la Nouvelle France Industrielle lancés par Arnaud Montebourg et regroupés récemment en neuf solutions par Emmanuel Macron, sommes-nous à la hauteur des défis qui s'annoncent ? Thierry Breton rappelle qu'Atos est pleinement engagé derrière cette industrie 4.0 made in Germany.
 « Avec Siemens, nous avons fait la plus grosse fusion depuis Airbus. Atos a récupéré 33 000 ingénieurs, portant le nombre total, pour le groupe, à 100000 ingénieurs. Nous sommes devenus une SE, une société européenne. Si on analyse le cours de la Bourse en 2008 et aujourd'hui, la première création de valeur de tous les groupes technologiques mondiaux, hormis les plateformistes américains, c'est Atos. Nous avons été étroitement associés à la conception du programme Industrie 4.0 en Allemagne : virtualiser chaque unité, chaque atelier pour y développer la maintenance prédictive, la fabrication automatisée, les imprimantes 3D pour remplacer les pièces sur place, etc. J'ai rencontré Emmanuel Macron pour lui dire que la France doit faire la même chose. »
Continuer la construction européenne
Si Laurent Alexandre reconnaît qu'Atos et SAP sont de belles réussites, il estime néanmoins que les entreprises technologiques européennes ne pèsent rien ou presque devant les Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon), si on parle de capitalisation boursière et de puissance financière.
« En France, on s'esbaudit devant la réussite de BlaBlaCar, qui atteint 1,4 milliard d'euros de capitalisation boursière. Mais les Gafa sont à 1 400 milliards de dollars ! Nous n'avons même pas d'acteurs secondaires - excepté peut-être Spotify - comme Netflix, Tesla, Uber, qui valent entre 20 et 100 milliards. Si nous n'arrivons pas à créer des plateformistes de second rang, nous aurons une fuite de valeur et des cerveaux vers la Silicon Valley. »
Pour Thierry Breton, « le sujet, ce n'est pas l'envie d'entreprendre mais l'écosystème économique. En Californie, le "dollar californien" ne veut plus rien dire vu les montants astronomiques de la capitalisation de certaines startups. Mais, à partir du moment où cet argent devient de la monnaie réelle, on change de paradigme, car alors on a les moyens d'envisager le temps long. Qu'est-ce que l'argent sinon un moyen d'acheter du temps ? »
Seule solution pour l'industriel : continuer la construction européenne, y compris sur les données.
« Il faut un espace de confiance européen des données, réclame le patron d'Atos. L'ère du nuage informatique est amenée à évoluer, avec des données suffisamment légères pour qu'on puisse les dissocier du lieu de production et les mettre dans un nuage de centre de données situé ailleurs. Aux États-Unis, le premier utilisateur d'Internet est Netflix, qui utilise plus d'un tiers de la bande passante, la moitié avec YouTube. L'étape suivante s'appelle fog computing [informatique dans le brouillard]. Avec la médecine et l'industrie 4.0, on génère de plus en plus de données qui sont de plus en plus lourdes. Avec le fog computing, on les garde en local et ce sont les algorithmes qui sont acheminés vers ces données. C'est le grand retour du hardware. Il faut adopter une démarche à un ou deux pays européens puis l'élargir aux autres. Les données industrielles notamment, de plus en plus stratégiques, sont stockées localement, mais il faut une régulation intra-européenne. Notre concept, avec Siemens, est clair : les données créées en Europe doivent être stockées et traitées en Europe. Nous sommes le premier continent en termes de création de valeur, de capitaux et de formation. Le combat est à mener au niveau européen. »
La parade au monstre cybernétique
Mais ces mégadonnées créatrices de valeur ne risquent-elles pas de se transformer en intelligence artificielle, et, tel Terminator, de menacer la survie même de l'espèce humaine ? Pour Laurent Alexandre, la seule parade à ce monstre cybernétique réside dans « l'esprit de synthèse et la capacité de prendre des décisions stratégiques », prérogatives de l'homme (pour l'instant). Le médecin entrepreneur avertit :
  « Le plus important, c'est la culture générale. Il ne faut pas former des spécialistes, car partout les automates vont faire mieux que l'homme. Watson, d'IBM, réalise en quelques minutes ce qu'un cancérologue mettrait trente-huit ans à faire en travaillant jour et nuit. Il va y avoir une phase de complémentarité, mais l'automate va dépasser l'homme. Les techniciens vont être laminés »
L'intelligence artificielle est de deux natures : l'une faible, que l'on peut contrôler, et l'autre forte, dotée d'une conscience propre et potentiellement hostile. C'est bien entendu la seconde qui fait peur. Elon Musk et Bill Gates, que l'on ne peut soupçonner de technophobie, ont récemment alerté sur le risque de créer une multitude de HAL 9000, cet ordinateur qui tue les astronautes dans 2001, L'Odyssée de l'espace.
« Aujourd'hui, l'intelligence artificielle est faible, comme la Google Car. Mais l'intelligence artificielle forte n'est pas nécessaire pour remplacer l'homme. Watson est une intelligence artificielle faible, mais elle concurrence les chirurgiens. Le premier métier aux États-Unis, c'est conducteur de camions. Si la Google Car se généralise, cela risque de poser un problème pour les gens non qualifiés. Pour être provocateur, que fait-on en 2050 pour les gens qui ont moins de 150 de QI ? » demande le fondateur de DNA Vision.
Des implants intracérébraux
Première réponse : augmenter nos capacités par des implants intracérébraux dès 2030, comme le prône Ray Kurzweil, le « pape » du transhumanisme et directeur de l'ingénierie de Google. Mais une telle éventualité soulève des questions vertigineuses. En France, 15 % de parents souhaitent utiliser les technologies génétiques pour avoir des bébés plus intelligents, et 50 % des Chinois, selon Laurent Alexandre, qui s'interroge :
« Que sera un monde avec une minorité qui aurait des capacités intellectuelles augmentées ? Je n'ai pas la réponse. Les questions qui se posent avec le numérique vont passer demain vers la génétique. L'informatique et les neurosciences vont fusionner. La simple sélection des embryons permet d'augmenter la capacité intellectuelle d'un pays de 60 points en très peu de temps. Allons-nous entrer dans l'ère de la guerre des cerveaux ? »
Selon Nicolas Colin, expert de l'économie numérique et fondateur de The Family, le fordisme a produit les institutions que nous connaissons : une forme de compromis social, la retraite, le pouvoir d'achat, un capitalisme redistributif. La révolution numérique n'a pas encore produit ses propres institutions. Comment retrouver un équilibre ? Quelles fondations nouvelles pour accompagner cette mutation ? L'univers virtuel créé par les ordinateurs et les serveurs bouleverse nos habitudes centenaires. La création de valeur ne se fait plus selon une vision territoriale des choses.
« L'organisation cadastrale, le département découpé en fonction de la durée du voyage à cheval pour aller voter : depuis des millénaires, c'est le territoire qui détermine les évolutions de nos sociétés, explique Thierry Breton. À partir du XVe siècle, l'espace maritime devient créateur de richesses. Puis, au xxe siècle, c'est au tour de l'espace aérien. Désormais, il existe un quatrième espace, informationnel, qui doit être organisé, régulé, structuré. Combien de temps faudra-t-il pour organiser le cyberespace ? Sans doute encore une génération. Le maître mot, c'est : beaucoup plus de souplesse sur le marché du travail. Je crois beaucoup à l'Europe pour y arriver. » Ce territoire nouveau et encore non régulé sera-t-il source de conflits entre les tenants du tout-technologique et ceux qui refusent de manipuler l'humain ?
Des institutions obsolètes
Un avenir inéluctable pour Laurent Alexandre :
« Il va forcément y avoir un conflit entre les transhumanistes, qui veulent changer l'homme, et les bioconservateurs, car c'est toucher à l'oeuvre de la transcendance. Nos institutions sont totalement obsolètes. Nos règles sociales et économiques sont inadaptées. L'interdiction d'UberPop est une bêtise insondable ! On empêche des gamins de banlieue de devenir chauffeurs d'UberPop. C'est briser l'ascenseur social pour les jeunes issus de la diversité. C'est un scandale économique et politique, sous la pression de lobbys que je ne citerai pas. Nos institutions doivent être changées et réfléchies à l'aune du temps long. Si des gens à courte vue sont capables d'empêcher des gisements de dizaines de milliers d'emplois, car ils n'ont rien compris à la vague schumpetérienne qui arrive, cela va très mal se passer. C'est le symbole de l'incapacité des législateurs à comprendre le monde qui vient. C'est un crime contre l'intégration et une incitation à la communautarisation. C'est une vision imbécile. Ce n'est pas moral de maintenir au chômage des gens qui pourraient avoir un emploi. »